Le plaisir des dieux

Pierre Perret

Le plaisir des dieux

Le plaisir des dieux

Il ne faut pas écouter longtemps Pierre PERRET pour se dire que l’homme est amateur de l’ambiance des salles de gardes, puisqu’il a ajouté une palanquée de ce genre de titres au répertoire national ces dernières décennies. En toute logique, l’idée d’un jour réaliser un album exclusivement centré sur ce pan culturel immortel a dû longtemps lui courir. Il y a certes eu les Chansons Eroticoquines qui creusaient un peu le filon en 1995. Mais c’est une dizaine d’années plus tard qu’il s’y est mis pour de vrai. Un recueil de chansons paillardes, comme on les aime en fin de soirée et qui n’y va pas par quatre chemins.
La première chose à noter, c’est qu’il a fait ça bien. Chacune des chansons a connu d’innombrables variations au fil des époques et des régions. Notre ami a commencé par arrêter les versions qui lui semblaient les plus sûres, à l’aide d’une nomenclature des années 30 sortie du grenier. Puis il a repoli tout cela, modifiant quelques tournures par-ci par-là, enlevant quelques scories des textes ou ajoutant quelques mots qui l’amusaient davantage. Les passages ou chansons expressément misogynes sont notamment laissés de côté, le chanteur préférant célébrer un certain hédonisme convenant à toutes et tous.
Cela dit, on n’est certes pas sur du féminisme avancé. Les chansons paillardes sont effectivement largement critiquables si l’on se concentre sur la question du patriarcat. Il est entendu notamment que certaines véhiculent ce qui est qualifié de culture du viol, par exemple la classique des classiques "Digue du cul" qui conte précisément cela. Mais je trouve que Pierre PERRET a globalement su éviter cet écueil avec ce disque. Ne parlons pas ici des affaires de goût, il est évident que si entendre parler du cul n’est pas du tien, ce n’est pas la peine d’aller plus loin vers cette écoute. En revanche si tu t’amuses avec ça, alors il n’y a pas de raison de s’en priver.
De plus, je pense qu’il y a un autre intérêt, au-delà du simple divertissement, à explorer de plus près ce genre. Il tient dans le caractère historien d’une bonne partie de ces chansons, dont la plupart nous viennent du XIXe siècle. Au fond, il y est question des conditions de vie d’une partie importante de la populace, dont le reste de la production artistique de cette époque ne parle que rarement, qui avait le choix entre crever la dalle d’un côté et se vendre de l’autre. Particulièrement à l’armée pour les hommes, aux hommes pour les femmes. Cela ne nous parait pas loin d’être impensable aujourd’hui, mais se prostituer était pour beaucoup un choix de carrière comme un autre à une époque et c’est ce dont témoigne notamment "Adieu, fais-toi putain" ou "La patrouille". Au-delà de cet aspect précis, ces chansons mettent crûment en lumière les carcans sociaux pesant sur les femmes, mais aussi sur les hommes, de cette époque pas si éloignée. Elles détiennent à ce titre une vraie teneur révolutionnaire. Car parler aussi directement de ces réalités, autour de ce qui reste quand tout le monde est à poil (un moment où tout le monde est à peu près à égalité) est une façon évidente de saper le fondement de l’ordre social.
D’autant, bien évidemment, que c’est en premier lieu jeté à la face de l’ordre moral, donc de l’Eglise qui, pour rappel, n’avait pas du tout le même poids qu’il ne lui en reste aujourd’hui dans la vie quotidienne des hommes et des femmes. Ce n’est bien sûr pas un hasard s’il est très souvent question des ecclésiastiques ou des grenouilles de bénitiers dans tout ce répertoire, par exemple dans le jubilatoire "Les moines de St Bernardin" et dans l’autre immense classique du genre "Les filles de Camaret", avec son célébrissime curé. Une autre institution régulièrement ciblée, au fond pour les mêmes raisons, est l’armée dont les mœurs sont souvent raillées dans ces chants auxquels ils sont souvent associés. On peut remarquer d’ailleurs dans cette nomenclature les quelques parodies paillardes de chansons militaires que chacun connait depuis le fond des âges (voir "Le grenadier de Flandres" pour l’exemple).
Voilà pourquoi, personnellement, je ne dédaigne pas du tout ce répertoire populaire qui me fait souvent rire par son outrance très visuelle dans ses tournures. Pierre PERRET s'amuse avec ce disque, parfaitement arrangé qui plus est avec ses chœurs de taverne de bon aloi. Sa voix polissonne marche du tonnerre et il nous fait donc franchement plaisir si l’on y est réceptif. D’autant que, pour qui ne connait que la dizaine de textes universellement célèbres, il nous en apprend ici de nombreux autres. Certes, on entend "Le père Dupanloup" (souvent rebaptisé de nos jours Bali Balo), "Les filles de Camaret" et rapidement, car au milieu du pot-pourri paillard, "La bite à Dudule". Mais le reste est quand même plutôt affaire de spécialistes et met en avant plusieurs petits trésors du genre. J’avoue que l’histoire de "La carotte" m’est amusante, mais la plus drôle est pour moi cette espèce de parodie de Tino ROSSI, "Oh mon berger fidèle". Pour finir Pierre PERRET n’est pas le seul de nos chanteurs que ces historiques cantates intéressaient de près. Georges BRASSENS ne l’a-t-il pas clairement dit dans le dernier titre de son dernier disque ? Il parait que les deux hommes se faisaient des concours de chansons paillardes dans les loges, aussi le premier fait-il quelques clins d’œil au second au fil de ce disque, en particulier en mettant en musique un texte posthume du sétois où celui-ci réécrit dans son style bien particulier une histoire graveleuse bien connue ("Le petit-fils d’Œdipe"). Ces grands artistes nous prouvent ainsi que respecter les traditions a souvent du bon. Les dieux leur disent merci !

Source : Ramon Perez – Forces Parallèles / Nightfall


Date de sortie
20/10/2023

Référence du disque
ADEL37

N° de code barre
3760063731958

cd 17

Album numérique 17 titres

Existe en version numérique uniquement

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