Çui-là

Pierre Perret

Çui-là

Çui-là

Il y a des gens qui ne savent pas s’arrêter et il semble bien que Pierre PERRET en fasse partie. Certes, quatre années se sont écoulées depuis son dernier disque sorti en 1998. Mais on a compris qu’elles n’avaient pas été employées en vain. Le ménestrel sort coup sur coup son nouveau disque, plein de vigueur, et son imposant livre sur le parler des métiers. Un impressionnant recueil compilant le résultat de nombreuses années de recherches, dont le but était de laisser une trace de la langue populaire par le biais des jargons. De quoi ravir les littéraires de tous poils, les amateurs de mots qui rendent grâce à notre artiste de tenir bien haut la flamme de la langue, depuis déjà plus de quarante ans à cette époque.
Si la critique cite rarement Pierre PERRET dans la liste des grands noms de la chanson française (un grand tort à mon avis, ne serait-ce que pour ce dont nous venons de parler), cette longévité lui a heureusement permis d’imprégner plusieurs générations, plusieurs musiciens en herbe. Prenons l’exemple des OGRES DE BARBACK, groupe constitué de quatre frères et sœurs dont les parents étaient de grands amateurs du Pierrot et ont su transmettre à leur progéniture leur profond attachement. Chantant "Au café du canal" dès leurs débuts et ayant le vent en poupe, ils sont repérés par l’auteur du morceau. Partageant de nombreuses choses, au-delà même de la musique (notamment la démarche indépendante dont Pierre PERRET fut un précurseur), l’histoire les amène des lors à faire un bout de chemin ensemble.
Je suppose qu’il a été pénible pour certains d’entendre parler de nouvelle chanson française à tous les vents autour de l’an 2000. Car qui dit nouvelle dit en même temps ancienne. D’un autre côté, ce mouvement remet aussi au goût du jour les artistes dont il s’inspire. C’est donc un moment plutôt propice pour qu’un nouvel album de Pierre PERRET puisse être largement écouté. Surtout s’il s’offre un petit coup de jeune en confiant les arrangements à cette nouvelle génération. La moitié de Çui-là est troussée par les Ogres, l’autre par Cyrille Wambergue (compagnon de route de Thomas FERSEN et Vincent DELERM, piliers de cette nouvelle chanson française). Une excellente nouvelle.
Il y a ici une fraîcheur incomparable, dans cette discographie, qu'on entend dès les premières notes d’accordéon qui nous accueillent. Ne misant pratiquement que sur des instruments orchestraux, l’album varie les ambiances d’une chanson à l’autre. Il y a souvent un côté "rétro mis au goût du jour" des plus enthousiasmants, des réminiscences de l’époque des piano-bars, des scènes sur lesquelles jouait DJANGO ainsi que des clubs de jazz où s’entendait le son de La Nouvelle Orléans. Mais on entend aussi quelques rythmes latinos et afros ou encore des couleurs celtiques. Cette fraîcheur instrumentale, due également à une production fort soignée, fait toute la différence et donne à cet opus les galons de meilleur disque du Pierre PERRET tardif (disons après 1985).
D’autant que le mélodiste fait toujours aussi bien le job. Tout coule assez naturellement, sur des bases aussi saines que solides. Quelques airs ("La charcuterie" par exemple) sont à nouveau l’occasion de démontrer un art harmonique de première. Les textes passent ainsi comme des lettres à la Poste et ils sont une fois de plus fort bien ouvragés. Dans la lignée de ses précédents opus, l’auteur cherche moins à faire rire qu’à partager ses observations et ses ressentis. Dans une période de grandes incertitudes post-11 septembre, Pierre PERRET tient en priorité à réaffirmer ses conceptions humanistes. Dans les interviews d’époque, il indique n’avoir jamais été aussi en colère, ce qu’il exprime avec plus ou moins de finesse. "Mourir du tabac" est l’une des chansons les plus caustiques mais, sur un thème proche, "Dealer" est l’une des plus bas du front. Se succèdent critiques du profit à tout crin ("Je te tue", "La mondialisation") et charges tous azimuts contre les faiseurs de guerre, fondamentalistes et autres dictateurs (dont la mort l’emplit de joie ainsi qu’il le dit pour terminer l’album).
A côté de ces accès de colère, notre homme n’oublie pas de jouer la carte du tendre. Deux ou trois grivoiseries de bon aloi toujours aussi fendardes, une ou deux chansons d’amour sensibles et rêveuses (très belle "Parfois") pour équilibrer le cocktail. Et un texte de très haut niveau, plus philo : "La vivouza". Du genre qui met à profit les décennies d’expérience pour délivrer un point de vue sur l’existence qu’on peut qualifier d’art. On en retrouve un écho plus loin concernant plus spécifiquement les rapports de couple. C’est "Loulou" qui remet la gent masculine en place du haut des décennies de notre ami, avec cette rengaine savoureuse : "L’amour ça va un moment". Comme il le fait depuis quelques disques, Pierre PERRET essaye d’évoquer plus largement les relations amoureuses qu’avec le simple et classique rapport homme/femme (par exemple sur Bercy-Madeleine il y avait une histoire d’amour entre deux hommes). Ici, cela donne l’excellente chanson-titre dans laquelle notre chanteur (68 ans alors) découvre nombre de pratiques alternatives - SM et autres, ce qui ne peut que ravir ce grand artisan de la libération sexuelle. Une chanson très représentative de l’album qu’elle ouvre, novatrice dans le propos et pleine d’énergie musicalement. Une vraie poussée de sève pour un homme plus vert que jamais. Il y a des gens qui ne savent pas s’arrêter et c’est tant mieux.

Source : Ramon Perez – Forces Parallèles / Nightfall

Date de sortie
20/10/2023

Référence du disque
ADEL35

N° de code barre
3760063731934

cd 14

Album numérique 14 titres

Existe en version numérique uniquement

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